I
Un vent démoniaque accueillit la pâle clarté du jour de furieux hurlements infernaux. Ce n’était pas vraiment l’aube, d’ailleurs, même si, quelque part au-dessus des nuages noirs bouillonnant, le soleil avait réussi à de nouveau se hisser dans les cieux, mais plutôt le crépuscule du Diable lui-même, cinglé d’embruns et de draperies de pluie à vous broyer et accompagné des assourdissants roulements du tonnerre, des beuglements du vent, du cliquetis incessant des drisses, le tout ponctué par le fracas mouillé des voiles déchirées, faseyant à deux doigts de l’anéantissement.
Sir George Wincaster, troisième baron de Wickworth, se cramponnait à un accore et le sentait vibrer et grogner sous la tension tandis qu’il se contraignait à rester debout par la seule force de la volonté. La ligne de sauvetage que le commandant du vaisseau lui avait balancée la veille au matin quand cette hideuse tempête s’était déchaînée sur eux avait lacéré son poitrail, le sel creusait ses lèvres de gerçures, et l’eau et les embruns s’infiltraient jusque dans la moelle de ses os. Il avait l’impression qu’un lourd destrier lui était passé sur le corps à plusieurs reprises et le désespoir se refermait sur son cœur comme un gant de plomb. Quand le mauvais temps avait point pour la première fois, il s’était montré trop ignorant pour comprendre la frayeur du capitaine, car il n’était pas un marin mais un soldat. Il ne la comprenait que trop bien à présent, et c’est quasiment dans un état second, le cerveau engourdi, qu’il observait la coquille de noix battue par les éléments, dont chaque corde, chaque planche craquait et grondait, ballottée comme un bouchon par des vagues d’un gris d’ardoise sans cesse renouvelées, hautes comme des montagnes et striées de nappes frémissantes d’écume et d’embruns, où s’enfonçait profondément sa proue joufflue. L’eau vert-de-gris, froide comme la mort, rugissait le long de la coque, happait ses gréements comme pour les mâchonner, et tentait de s’emparer de tous les hommes présents sur le pont vacillant. Sa lame affamée de destruction submergea Sir George, vidant l’air de ses poumons dans un nouveau grognement douloureux, puis se retira, et il releva la tête, hoquetant et suffoqué par l’eau qui s’était engouffrée dans ses yeux et ses narines.
Le navire se fraya de nouveau un chemin hors de l’abysse, ruisselant de l’eau qui dégoulinait au travers de son bastingage gondolé. Des cordages brisés claquaient au vent, raidis comme des barres de fer par son souffle vociférant et aussi mortels que des fléaux d’armes, et il entendit la coque hurler sous la torture. Sir George était un rampant, mais il n’en sentait pas moins, lui aussi, que le bâtiment s’alourdissait, comme englué, et il savait que les hommes – et les femmes – qui s’activaient frénétiquement aux pompes et écopaient à l’aide de seaux de bois, voire à mains nues, perdaient régulièrement du terrain.
Le navire était condamné. Tous ceux de l’expédition l’étaient… et il n’y pouvait strictement rien. Cette tempête d’été inattendue les avait surpris au pire moment possible, alors qu’ils contournaient les îles Sorlingues pendant la traversée du Lancastre à la Normandie. Il n’y avait eu aucun coup de semonce, ils n’avaient pas trouvé le temps de se mettre à l’abri, juste l’espoir d’échapper Dieu sait comment à la violence des éléments qui se déchaînaient au large.
Et cet espoir s’était éteint.
Sir George n’avait vu sombrer qu’un seul navire jusque-là. Il n’avait aucune certitude, mais il pressentait qu’il s’agissait du vaisseau amiral du comte Cathwall. Il espérait se tromper. Il était improbable qu’un seul d’entre eux pût survivre, mais Lord Cathwall n’était pas seulement le chef de l’expédition. C’était aussi le beau-père de Sir George, et tous deux se vouaient une profonde affection et un respect mutuel. Peut-être se trompait-il, d’ailleurs. Le navire en perdition s’était trouvé presque assez proche du leur pour qu’on entendît, alors même qu’il s’enfonçait dans les profondeurs, les glapissements de sa compagnie vouée à l’anéantissement par-dessus les hurlements furieux du vent, mais la tempête qui faisait rage et l’obscurité que seule venait briser la lueur éblouissante des éclairs interdisaient toute identification précise.
Bien que ce navire fût le seul dont la destruction s’était accomplie sous ses yeux, il avait la lugubre certitude que d’autres encore avaient sombré. En fait, il n’en distinguait plus qu’un dernier qui continuait à livrer une bataille perdue d’avance contre les éléments, et il grinça des dents quand une autre lourde vague s’abattit sur son propre vaisseau. L’impact fit vibrer le bâtiment, et un nouveau concert de cris et de prières s’éleva faiblement des hommes, femmes et enfants entassés sous son pont ruisselant. Matilda, son épouse, et Edward, leur fils, se terraient eux aussi dans ce puits de l’enfer, sombre, bruyant, bondé, régulièrement submergé par les eaux et rempli de terreur, de vomissures et de gréements désarrimés. La peur l’envahit de nouveau quand il y songea. Il s’efforça de trouver les mots d’une prière, un moyen d’implorer Dieu d’épargner sa femme et son fils. Il ne le supplia pas de sauver sa propre vie. Ça ne lui ressemblait pas, d’autant qu’il était le premier responsable de leur présence à bord. Si Dieu voulait bien prendre sa vie en échange de celle des êtres qu’il aimait tendrement, il était prêt à payer ce prix sans murmurer.
Il savait néanmoins qu’une telle aubaine ne lui serait pas accordée. Matilda, Edward et lui connaîtraient la fin ensemble, broyés par la cruauté indifférente et la violence sans âme de la mer et du vent, et, en son for intérieur, montaient d’amers reproches et protestations adressés au Dieu qui avait décrété cette fin.
Le navire frémissait, vibrait et se cabrait, pantelant sous la torture imposée à ses poutrelles et ses gréements trop âprement sollicités, et Sir George releva les yeux en entendant le second crier quelques mots. Il ne les comprit pas mais sut immédiatement que c’était une question, et il s’ébroua comme un chien mouillé en s’efforçant de recouvrer ses esprits. En dépit de sa totale ignorance des choses de la mer, il s’était retrouvé contraint d’assumer le commandement du vaisseau quand un mât en s’abattant avait tué le capitaine. À vrai dire, il n’avait pas fait grand-chose à part se plier aux suggestions du second et prêter son autorité à un homme qui – peut-être ! – en saurait suffisamment pour prolonger leur existence de quelques heures. Mais le second avait besoin de ce soutien, besoin qu’un autre que lui assumât l’ultime responsabilité, et c’était là le travail de Sir George : assumer les responsabilités. Non… plutôt reconnaître les responsabilités qui déjà étaient les siennes. Il feignit donc de réfléchir posément à ce que le second envisageait de faire cette fois-ci puis opina vigoureusement.
Le second lui retourna son signe de tête et beugla quelques ordres à sa poignée de marins survivants, épuisés et mal en point. Autant que Sir George pût en juger, le vent hurlant et le tonnerre marin hachaient ses paroles, les réduisant en une charpie inintelligible, mais deux ou trois hommes entreprirent de remonter le pont en se cramponnant pour exécuter la tâche que le second venait de leur confier, et Sir George détourna de nouveau les yeux pour observer le chenal tourmenté. Peu importait ce que ferait le second, au demeurant, songeait-il. Au pire, une erreur risquait de leur coûter les quelques heures de survie dont ils auraient encore pu bénéficier ; dans le meilleur des cas, une manœuvre brillante leur vaudrait peut-être une ou deux heures de plus. Au bout du compte, le résultat serait identique.
Il avait eu tant d’espérances, échafaudé tant de plans. Un homme dur et déterminé que Sir George Wincaster. Un pair du royaume qui, jeune homme, à vingt-deux ans, s’était attiré les faveurs de son monarque à Dupplin et pendant le siège de Berwick, avait été adoubé chevalier l’année suivante, des propres mains d’Édouard III, sur le champ de bataille d’Halidon Hill. Qui s’était distingué huit ans plus tard lors de celle de Sluys (bien que, se disait-il encore en ce moment avec une ironie mordante, si j’en avais appris plus long sur les navires, j’aurais peut-être eu la sagesse de rester cette fois chez moi !) et avait vaillamment combattu pendant la campagne de France, tristement décevante, de 1340 ; et qui, cinq ans après, était rentré avec une fortune de celle d’Henry de Denby en Gascogne.
Ce qui m’a fait une belle jambe au bout du compte, songea-t-il amèrement en se remémorant ses plans brillants. Au summum de ses exploits à trente-deux ans, c’était un homme coriace et aguerri, un guerrier de métier et un soldat émérite. Un chevalier, certes, mais aussi le petit-fils d’un roturier qui avait gagné ses titres de chevalier et de baron à la dure, et qui lui-même connaissait les rudes réalités de la guerre, pas les fariboles des ménestrels sur la romance et la chevalerie. Un homme qui se battait pour gagner… et comprenait les bouleversements que l’Angleterre et ses mortels arcs droits – les longbows – allaient bientôt apporter à la conception de l’art de la guerre que se faisaient encore les princes continentaux.
Et un homme qui savait qu’il y avait des fortunes, des terres et du pouvoir à gagner au service du roi contre Philippe de France. En dépit des déceptions de 1340, l’année précédente avait démontré qu’Édouard III était bel et bien le petit-fils de son grand-père, et un soulagement bienvenu après la faiblesse et l’autosatisfaction de son père. L’Ancien (Édouard Ier Plantagenêt) aurait approuvé le roi, se disait à présent Sir George. Il a certes commencé doucement, mais, maintenant que Denby a ouvert la voie et choisi de narguer seul Philippe, les lions anglais vont faire glapir les Français !
Peut-être, et sans doute la revendication du trône de France par Édouard était-elle plus légitime que celle de Philippe VI, mais Sir George Wincaster ne gagnerait, aux côtés de son roi, aucune gloire nouvelle, ni la fortune ni le pouvoir additionnels qu’il comptait transmettre à son fils. Plus maintenant. Car les soldats qui étaient sous ses ordres et lui-même allaient connaître un tout autre sort, et nul ne saurait jamais où ni quand ils avaient péri.
La lumière cadavérique d’un après-midi secoué par la tempête glissa vers la soirée, et Sir George s’aperçut lugubrement qu’ils avaient survécu, Dieu savait comment, un jour de plus.
Il était trop épuisé pour s’en étonner… et, bien qu’il s’efforçât d’éprouver de la gratitude pour ce sursis, une partie de son esprit s’y refusait. Une autre nuit d’horreur et de terreur, de fatigue et de lutte sans espoir les attendait, et, alors même qu’il se ceignait les reins pour l’affronter, cette facette traîtresse de lui-même n’aspirait qu’au dénouement. À en voir la fin.
Au repos.
Mais le repos viendrait bien assez tôt, se remémora-t-il. Un repos éternel, du moins s’il avait le bonheur de s’épargner l’enfer. Il l’espérait mais n’en restait pas moins un homme réaliste… et un soldat. Et le Ciel savait que les meilleurs des soldats devraient affronter un long séjour au Purgatoire, tandis que les pires…
Il repoussa l’idée, non sans éprouver le regret nostalgique d’une discussion à ce propos avec le père Timothy, et se contraignit à regarder autour de lui. Le second vaisseau était toujours avec eux, sans doute de plus en plus éloigné à mesure que l’obscurité s’épaississait, mais luttant encore pour se frayer un chemin à travers la vaste étendue grise démontée, et il en distinguait même un troisième derrière. Peut-être en restait-il encore un ou deux autres au-delà de la portée de son regard, mais…
Le train des pensées chancelantes et imprégnées de lassitude de Sir George s’interrompit brutalement et sa main se referma comme une serre sur l’accore. Une voix fêlée cria quelque chose, quelques mots à peine audibles à travers les rugissements de la mer et du vent, mais empreints d’une nouvelle et différente terreur. Sir George crispa les mâchoires pour réprimer un élan de peur analogue à la sienne quand la forme surgit abruptement, surnaturellement, de l’arrière-plan de pluie et de nuages.
Au début, il ne parvint pas à l’appréhender. Son esprit était incapable de saisir ce qu’elle représentait ni même de découvrir un point de référence connu permettant de la mesurer ou de l’évaluer. C’était trop immense, trop étranger, trop… impossible. Ça ne pouvait pas être, pas en ce bas monde, et pourtant ça les surplombait, parfaitement immobile, résistant imperturbablement à la fureur de la tempête comme s’il ne s’agissait que du plus doux des zéphyrs. Brillant comme du bronze poli, scintillant à la lueur des éclairs qui se réfléchissaient dessus et longue de plus d’une demi-lieue, c’était une silhouette aux courbes subtiles et aux flancs luisants festonnés de lumières blanches, rouges et ambrées pareilles à des joyaux.
Il la fixait, trop stupéfait et pétrifié pour réfléchir, la peur que lui inspirait la tempête et jusqu’à celle qu’il éprouvait pour son épouse et son fils brusquement dissipée par sa seule sidération incrédule, tandis que l’énorme silhouette restait suspendue dans le ciel, sur fond de pluie et de nuages bouillonnants.
Puis elle commença à bouger. Pas très vite, mais avec une aisance dédaigneuse, comme se riant de la fureur médusée des éléments. Elle dériva jusqu’au navire le plus éloigné, celui qu’il avait vu un peu plus tôt, et d’autres lumières apparurent alors que des zones de sa peau changeaient d’apparence.
Non, elles ne changent pas, rectifia l’esprit engourdi de Sir George. Elles s’ouvrent. Et ces lumières proviennent de l’intérieur de cette chose. Ce sont des portes, des portes donnant sur des chambres baignées de lumière et…
Ses pensées se grippèrent et s’interrompirent de nouveau, d’autres silhouettes venant d’apparaître, bien plus petites mais se mouvant toutes avec la même tranquillité surnaturelle dans l’ouragan qui hurlait autour d’elles. Certaines, cruciformes, avaient l’élégance d’un goéland ou d’un albatros en plein vol, et d’autres ressemblaient à des cônes trapus, mais toutes étaient de la même nuance de bronze que la gigantesque forme qui les avait engendrées.
Elles se déployèrent pour cerner le navire déjà à demi coulé et…
« Doux Jésus ! »
Sir George se retourna, trop ébranlé par les mensonges que lui contaient ses propres yeux pour se demander comment le père Timothy s’était débrouillé pour apparaître aussi subitement. Le dominicain était un homme de grande taille, aux cheveux de neige et aux puissantes épaules d’archer, de l’archer qu’il avait d’ailleurs été avant d’entendre l’appel du Seigneur plusieurs décennies plus tôt, et Sir George relâcha son emprise sur l’accore pour enserrer d’une main de fer le poignet de son confesseur.
« Au nom de Dieu, Timothy ! Qu’est-ce que c’est que cette chose ?
— Je n’en sais rien, répondit honnêtement le prêtre. Mais… » Sa voix se brisa abruptement et il desserra l’étreinte de ses propres mains sur le bastingage du navire pour se signer précipitamment. Sir George ne pouvait guère le lui reprocher.
« Sainte Marie mère de Dieu ! » marmonna le baron en lâchant le père Timothy pour se signer à son tour, plus lentement, presque distraitement, tandis qu’une lueur surnaturelle surgissait des silhouettes qui encerclaient l’autre vaisseau. En surgissait, effleurait le navire en perdition, l’enveloppait et…
… le soustrayait à la mer démontée.
À bord du vaisseau de Sir George, quelqu’un déblatérait, dégoisait des fragments de prière ponctués de blasphèmes témoignant d’un déni horrifié, mais le baron, lui, gardait le silence, incapable d’arracher son regard de ce spectacle invraisemblable. Il voyait des torrents d’eau jaillir du vaisseau, se déverser directement de ses soutes déjà à moitié inondées en donnant d’abord l’apparence d’un calme mortel mais pour être aussitôt fouettés par le vent furieux et transformés en embruns avant d’atteindre la surface de la mer. Les formes engloutissaient déjà le navire dans leur aura brillante, le hissant sans effort vers la silhouette plus vaste qui les avait enfantées, et il tiqua en entendant tomber du vaisseau qui s’élevait dans les airs une voix sans nul doute affolée de terreur, tandis que son propriétaire se précipitait par-dessus bord, suivi par un deuxième puis un troisième corps.
« Les fous ! beugla le père Timothy. Les buses ! Les imbéciles ! Dieu leur a donné la vie et ils… »
Le prêtre s’interrompit tout net pour marteler le bastingage d’un énorme poing noueux.
Le premier corps en chute libre heurta la surface et disparut sans laisser de trace, mais pas le deuxième ni le troisième. D’autres faisceaux de lumière les épinglèrent et arrêtèrent leur plongeon fatal. Les faisceaux les hissèrent de nouveau, en même temps que leur navire, vers les portails brillamment éclairés, et Sir George déglutit derechef. Il avait d’abord estimé la longueur de la forme à une demi-lieue, mais il s’était trompé. Elle était plus longue. Beaucoup plus longue, car le navire lui offrait désormais un point de comparaison et, à côté de cette immensité scintillante qui trônait comme une montagne de bronze au milieu des nuages noirs et de la fureur de la tempête, il avait l’air d’un jouet d’enfant.
« Étaient-ils vraiment si sots ? » Il n’avait pas conscience d’avoir parlé, en tout cas assez fort pour se faire entendre du père Timothy à travers le tumulte de la mer et les glapissements du vent, mais le prêtre se retourna pour le fixer en arquant un sourcil. Cette expression ranimait parfois en Sir George des souvenirs de l’époque où le prêtre était encore son précepteur, comme il était à présent celui d’Edward, mais ce n’était pas le moment d’y réfléchir.
« Étaient-ils vraiment si sots ? répéta Sir George en hurlant pour se faire entendre par-dessus le fracas du vent. Êtes-vous certain que cette… que cette chose… (il pointa vers la silhouette une main dont il constata avec surprise qu’elle ne tremblait pas) a été envoyée par Dieu et non par le Diable ?
— Peu m’importe qui l’a envoyée ! Ce qui compte, c’est qu’elle leur offre une chance de survivre et que, tant qu’on reste en vie, on peut toujours compter sur la miséricorde divine !
— En vie ? » lâcha Sir George.
Le père Timothy secoua la tête comme pour reprocher sa lenteur d’esprit à son patron et ancien élève. « Quel que soit son ultime objectif, elle a visiblement l’intention de sauver ce navire et, peut-être, tous ceux d’entre nous qui seront encore vivants.
— Mais… pourquoi ?
— Cela, je l’ignore, reconnut le père Timothy. J’en sais assez long sur l’amour de Dieu pour espérer qu’il s’agisse de sa miséricorde, et j’ai vu assez du mal dont sont capables les hommes pour le craindre. Quel que soit son dessein et celui qui l’envoie, nous les connaîtrons bien assez tôt, monseigneur. »
Le navire de Sir George fut le dernier soulevé hors de la mer.
Il avait au moins recouvré entre-temps un semblant de son sang-froid habituel et, quand les plus petites silhouettes cernèrent à leur tour son vaisseau, il avait réussi à imposer d’autorité aux autres passagers une manière de calme branlant. Il se tenait près du bastingage, à côté de son épouse et de leur fils, revêtu d’une armure qu’il ne s’était pas donné la peine d’endosser tant que la mer restait la seule menace, et il contemplait la vaste forme qui les surplombait. Se cramponner à sa femme risquait de passer pour bien peu glorieux et il s’efforçait de prendre une pose, comme s’il la réconfortait, elle, en la serrant étroitement contre lui de son bras cuirassé de métal passé autour de ses épaules, mais tous deux connaissaient la vérité. Comme toujours, Matilda le soutenait en appuyant fermement et fièrement sa joue à son épaule alors même qu’il la sentait trembler de peur, et il tourna la tête pour plaquer un baiser sur sa chevelure trempée et ébouriffée par le vent. Elle se tenait à ses côtés depuis quatorze ans, l’avait toujours soutenu, d’une manière ou d’une autre, et une grande et familière tendresse le submergea pendant qu’il puisait sa force en elle.
Il embrassa de nouveau ses cheveux puis reporta le regard sur l’immensité qui les surplombait. Ses gens étaient conscients qu’il n’en savait guère plus qu’eux sur ce qu’ils affrontaient, mais l’obéissance était une habitude bien enracinée, surtout parmi les hommes de sa maison et leur famille, et leur besoin de recouvrer un semblant de calme en feignant de croire que leur suzerain savait pertinemment ce qu’il faisait l’était plus encore. Il sentit leurs regards verrouillés sur lui quand la lumière se répandit autour d’eux, éclipsant brusquement les hurlements du vent et le fracas des vagues. On n’avait pas conscience du mouvement et, plutôt que de baisser les yeux par-dessus le bastingage pour voir la mer s’éloigner dans un silence surnaturel, il préféra les garder fixés sur l’énorme forme qui les attendait. Il n’osait pas regarder, ne voulait pas prendre le risque de permettre à ce spectacle de lui ôter tout son courage au moment où ses gens avaient le plus besoin de lui.
L’invraisemblable ascension fut assez brève, encore qu’aucun souffle ne balaya le pont durant leur transit. Comme si l’air s’était gelé tout autour du vaisseau, figé en une immobilité et un calme qui n’avaient pas leur place dans le monde normal. Des draperies de pluie continuaient de s’abattre sur eux, mais elles s’effritaient sur les lisières de cette bulle de calme et disparaissaient en explosions d’embruns.
En dépit de sa brièveté, le transfert lui parut durer une éternité, et Sir George entendait le père Timothy marmotter rapidement en latin pendant qu’ils s’élevaient au-dessus des vagues démontées. Mais, tout d’un coup, sans prévenir, ce fut à leur tour de franchir le portail béant, et Sir George ravala sa salive en voyant les autres navires couchés sur le flanc, comme des jouets abandonnés, dans la gigantesque caverne qui s’ouvrait dans les entrailles de l’immense forme.
Neuf vaisseaux, dont le sien, en tout et pour tout. Ils étaient plus nombreux à avoir survécu qu’il n’aurait osé l’espérer, encore qu’il ne restât qu’un peu plus de la moitié de la flottille qui avait embarqué pour la France, et il serra les dents. Que ce fût ou non le vaisseau du comte Cathwall qu’il avait cru voir sombrer, il ne faisait pas partie des neuf qu’il avait sous les yeux.
Le sien se posa sur le sol de la caverne et l’emprise de Sir George se resserra sur le bastingage, car il s’attendait à le voir basculer sur le flanc quand la lumière le relâcherait. Mais ce ne fut pas le cas. Il resta debout sur sa quille, tandis que l’eau continuait de s’évacuer silencieusement de ses entrailles inondées, et Sir George s’obligea à lâcher la rampe.
« Lançons une échelle par-dessus bord, ordonna-t-il au second.
— Je ne… commença l’homme avant de s’interrompre aussitôt. Bien sûr, monseigneur. Je vais devoir bricoler quelque chose, mais… »
Il s’arrêta de nouveau brusquement, en poussant cette fois un couinement dépourvu de toute dignité, et Sir George dut serrer les dents pour s’interdire un beuglement non moins humiliant : une main invisible venait de le soulever en l’air. Il enlaça plus fort Matilda et entendit Edward hoqueter de terreur, mais le garçon ne le couvrit pas de honte en éclatant en sanglots, et le cœur de Sir George se gonfla de fierté pour eux.
La main invisible était aussi délicate qu’irrésistible, et il poussa un long et frémissant soupir de soulagement quand elle les reposa de nouveau sur leurs pieds. Tous les autres passagers du bateau suivaient, flottant dans les airs comme autant d’oiseaux maladroits qui, pris de panique, battraient trop souvent des bras ou des jambes, jusqu’à ce que tous se tinssent enfin près du navire échoué, fixant Sir George en quête de conseils, sidérés, effrayés et s’efforçant de ne pas le montrer.
« Marchez jusqu’aux lumières vertes de la cloison intérieure », ordonna une voix, et il tressaillit malgré lui d’étonnement.
« Sorcellerie ! » hoqueta quelqu’un, et Sir George lui-même réprima le désir pressant de se signer en témoignage d’assentiment, car la voix avait parlé dans son oreille comme si son propriétaire se tenait juste à côté de lui alors qu’on ne voyait personne ! Et il y avait autre chose d’étrange dans cette voix : une sonorité et un timbre qu’il n’avait jamais entendus jusque-là… d’autant, se rendit-il compte à l’expression de tous ses compagnons, qu’elle avait résonné dans toutes les oreilles et pas seulement dans la sienne.
« Sorcellerie ou puissances angéliques, nous n’avons pas d’autre choix que d’obéir, semble-t-il. Du moins pour le moment », se contraignit-il à affirmer aussi calmement que possible. Il offrit son bras à Matilda, jeta un coup d’œil à son fils puis se tourna vers les autres passagers pour les survoler du regard. « Et, puisque tel paraît être le cas, n’oublions pas que nous sommes des Anglais et des chrétiens.
— Bien dit, monseigneur », gronda le père Timothy avant d’afficher un sourire féroce convenant mieux à l’archer qu’il avait été qu’à l’homme de Dieu pacifique qu’il était devenu aux yeux de ses compagnons. « S’il s’agit de sorcellerie, alors Dieu et sa Mère protégeront certainement nos âmes contre elle. Et, si nous affrontons là des forces du monde des mortels, eh bien, pouvez-vous me dire de quelles forces du monde des mortels des Anglais ne sauraient triompher ? »
Plusieurs voix s’élevèrent pour exprimer leur approbation – et tout autant, sans doute, chercher à se rassurer que Sir George lui-même à cet instant – et le baron prit la tête de la troupe et se dirigea vers les lumières vertes qui clignotaient devant eux.
Ce fut une assez longue trotte. Presque malgré lui, il sentit se ralentir son pouls et un peu de l’indéniable terreur qu’il éprouvait se dissipa. C’était en partie dû, il le savait, à la distraction que lui procurait sa curiosité invétérée. Il ne pouvait pas s’empêcher de regarder autour de lui, de s’étonner et de s’émerveiller de tout ce qu’il voyait.
Le plancher brillant était fait d’une étrange sorte d’alliage, décida-t-il, bien qu’il doutât qu’un forgeron eût jamais rêvé d’une si vaste étendue métallique. Ce n’était pas du bronze, auquel il ressemblait pourtant, il en avait la certitude, mais la matière résonnait doucement sous ses éperons et avait cet éclat lisse et poli que seul offre le métal. Ce qui était grotesque, bien entendu. Il n’était que par trop conscient du coût d’une cotte de mailles ou d’une cuirasse. Supputer qu’un objet aussi volumineux que la forme à l’intérieur de laquelle ils se trouvaient pût être fait de métal était absurde, et pourtant c’était la seule conclusion qui lui sautât aux yeux.
Les lumières n’étaient pas moins étranges : elles brûlaient avec une régularité parfaitement surnaturelle. Quelle que fût la substance qui leur fournissait leur brillance en se consumant, il ne s’agissait ni d’huile de lampe ni de suif. De fait, rien n’indiquait qu’il s’agissait d’une flamme, comme si les constructeurs de la forme avaient réussi à capturer la lumière du soleil pour la libérer quand ils en ressentaient le besoin.
Le baron cligna des yeux, non sans se demander pourquoi il était à ce point convaincu que la forme avait été « construite ». La sorcellerie – voire la main de Dieu – était assurément une explication plus logique à la conception d’une telle merveille que sa construction par des mortels. En dépit de sa confusion et de sa terreur rémanente, Sir George s’aperçut toutefois qu’il s’était intimement persuadé que tout cela, en vérité, ne pouvait pas être œuvre démoniaque ni même divine.
Conviction qui fut brutalement ébranlée lorsqu’ils arrivèrent à destination.
Les passagers des autres navires étaient déjà rassemblés sur place. À l’instar de Sir George, les autres chevaliers et la plupart des hommes d’armes avaient saisi leurs armes personnelles avant de quitter le bord. La majorité des archers portaient leur arc mais aucun n’en avait tendu la corde. Rien d’étonnant à cela, compte tenu de leur humidité. Toutefois, même en ne tenant pas compte des arcs, il y avait une pléthore d’armes en évidence dans la foule d’hommes qui s’étaient interposés entre la « cloison » et les femmes et enfants de l’expédition. Ç’aurait dû être pour lui une source de réconfort, supputa Sir George.
Ça ne l’était nullement.
Ses mains se crispèrent sur la poignée de son épée et ses narines frémirent quand il se fut suffisamment approché pour voir ce qui paralysait ainsi ses compatriotes.
Au temps pour la « main des mortels », se dit-il en ressentant une étrange sérénité, et il se força à relâcher sa poignée et à redresser les épaules.
Les… êtres qui s’alignaient le long de la cloison n’étaient pas humains. Loin s’en fallait. Le plus petit mesurait au moins un pied de plus que Sir George, lequel, avec ses cinq pieds dix pouces, était un des hommes les plus grands de l’expédition. Pourtant, c’était la plus insignifiante des différences qui les séparaient de tout homme que Sir George eût jamais rencontré.
Tous marchaient sur deux jambes et possédaient au moins deux bras, mais la similitude avec les hommes s’arrêtait là. Ou entre eux, au demeurant. En vérité, ces créatures étaient si fondamentalement étrangères que leur étrangeté même l’avait empêché de se rendre tout de suite compte qu’elles appartenaient à deux espèces différentes.
Les premières étaient équipées d’une armure aux plaques savamment articulées qui, sans doute, évoquaient davantage l’acier que la combinaison de plaques et de mailles à laquelle Sir George était habitué, et elles étaient armées d’énormes haches à double tranchant. En dépit de leur haute taille, elles semblaient presque trapues, et la visière entrouverte de leur casque laissait entrevoir de gros yeux protubérants et une fente. Celle-ci s’ouvrait beaucoup trop haut dans leur visage pour être qualifiée de nez, bien qu’on vît mal ce qu’elle aurait été d’autre, et elle était bordée de part et d’autre de franges velues dont les « poils » s’étiraient et ondulaient invraisemblablement au gré de leur respiration. Leur large gueule de grenouille, placée sous ladite fente et leurs yeux, aurait presque été d’une banalité rassurante comparée à la peau orangée du visage, couvert de sortes de verrues, dans lequel elle béait.
Celles de la seconde espèce portaient un vêtement d’une seule pièce, sans couture apparente, d’une couleur rouge sombre prédominante, mais aux manches et jambes bleues, qui les couvrait de la gorge aux orteils et de l’épaule au bout des doigts, mais ne parvenait pas à dissimuler le nombre trop élevé des articulations de leurs membres. Comme si Dieu (ou le Diable) les avait gratifiées de ces coudes et genoux surnuméraires ; et leurs mains et leurs pieds étaient beaucoup plus grands, par rapport à leur corps, que ceux d’aucun homme. Mais il y avait pire, car leur vêtement s’arrêtait à la gorge. Il ne cachait ni ne masquait le cuir gris vert – gris vert, luisant et couvert d’écailles – du visage de ces êtres, ni leurs yeux aux pupilles à la fente verticale qui brillaient comme de l’argent liquide, ni la crête de lézard qui couronnait leur tête reptilienne au museau pointu. Pourtant, en dépit de leur aspect grotesque, ils étaient dépourvus de cette allure menaçante et quelque peu malveillante qui s’attachait à leurs compagnons au mufle verruqueux.
« Des démons ! » s’exclama quelqu’un derrière Sir George, et le baron déglutit. L’étreinte de sa main se raffermit sur la poignée de son épée, et il dut faire un terrible effort de volonté pour ne pas la tirer de son fourreau, mais…
« Des dragons ! » rectifia une autre voix, et Sir George inspira fortement et hocha rudement la tête.
« Oui, ils ressemblent assez à des dragons, en effet ! » affirma-t-il d’une voix assez forte pour se faire entendre de tous ceux qui l’entouraient… et en optant pour ne pas regarder de trop près les mufles verruqueux. L’étiquette, bien entendu, était probablement aussi erronée pour les écailleux. Les dragons sont à tout le moins natifs de la Terre, et il avait brusquement, instinctivement, la conviction fermement enracinée que, d’où que pussent provenir ces créatures, ce n’était pas de la Terre. Toutefois, si imprécise que fût cette étiquette, elle n’en restait pas moins correcte.
Et les hommes sont peut-être moins enclins à paniquer devant des « dragons » que devant des « démons », se persuada-t-il avec un certain détachement. Bon, bien sûr, ce n’est pas forcément vrai.
Il prit une autre inspiration, conscient du fragile équilibre entre terreur, discipline, prudence et ignorance qui maintenait ses compagnons dans une sorte d’immobilisme précaire. De multiples façons, il s’émerveillait que cet équilibre pût perdurer ne fût-ce qu’un instant, car ces hommes étaient des soldats aguerris. Des soldats anglais entraînés, tous autant qu’ils étaient.
Mais cette menace dépassait à ce point leur expérience qu’on pouvait excuser même des Anglais de leur incertitude et de leur hésitation, se convainquit-il… et que Dieu en soit remercié ! Quels que fussent ces mufles verruqueux et ces hommes dragons, ils faisaient manifestement partie de la puissance qui avait créé le vaisseau dans lequel ils se tenaient tous à présent. Sir George ne doutait pas un instant qu’en dépit des armures des mufles verruqueux ses hommes pussent submerger ces créatures, si du moins elles étaient mortelles, mais il ne nourrissait aucune illusion sur l’efficacité de l’acier aiguisé contre les défenses que pouvait déployer pour se protéger une telle puissance.
D’autant que nous n’avons aucune raison de croire – jusque-là – que nos sauveteurs pourraient se montrer hostiles. Après tout, rien ne les obligeait à nous arracher à la mer. S’ils nous avaient voulu du mal, il leur suffisait de nous y laisser. Nous aurions tous trouvé la mort très vite.
Il sentit le silence s’étirer, tandis que les passagers de son propre navire se joignaient aux derniers rangs de la foule. Il étreignit une dernière fois Matilda et s’avança.
Des hommes qui, jusque-là, regardaient fixement les grotesques créatures sursautèrent et regardèrent derrière eux en le sentant approcher, et il perçut plus d’une prière (et d’un blasphème) soulagée dès qu’on le reconnut. Il n’était pas moins sale et dépenaillé qu’eux, mais sa barbe noire et pointue et la balafre qui lui barrait la joue droite étaient connues de tous, presque célèbres, même parmi ceux qui avaient suivi le comte Cathwall ou Sir Michael plutôt que Sir George. Plus essentiel encore peut-être, le comte Cathwall était mort et Sir Michael les attendait en Normandie… où ils n’arriveraient probablement jamais, ce dont même le plus obtus était désormais conscient. Ce qui signifiait que tous ces hommes voyaient maintenant en Sir George Wincaster leur chef et leur guide.
Ils s’écartaient à présent pour lui ouvrir un chemin. Un ou deux, plus hardis, tendirent le bras pour le toucher au passage, soit pour lui donner de l’assurance, soit pour puiser en lui une confiance dont il n’avait pas lui-même conscience.
Sir Richard Maynton se tenait au premier rang de la foule et il tourna sèchement la tête quand Sir George s’arrêta à ses côtés. Compte tenu des pertes qu’avait essuyées leur chaîne de commandement, Sir Richard était assurément devenu le lieutenant de Sir George, malencontreuse occurrence, d’une certaine façon, car il ne le connaissait pas aussi bien qu’il l’aurait souhaité. D’un autre côté, il ne pouvait guère se tromper sur le soulagement qu’il lisait dans les yeux de son second.
« Dieu merci ! s’écria l’autre chevalier. Je craignais que vous n’ayez aussi péri, monseigneur !
— Ah ? » Sir George réussit à émettre un gloussement. « Je peux le comprendre. J’ai bien cru moi-même avoir péri une ou deux fois. » Plusieurs de leurs compagnons ricanèrent en entendant sa piètre plaisanterie, et il tapota l’épaule de son interlocuteur.
« Effectivement, convint Sir Richard. En fait, monseigneur, je… »
Le chevalier referma les mâchoires avec un claquement audible, et un concert d’exclamations étouffées monta de la foule qui faisait face aux hommes dragons et aux mufles verruqueux, tandis qu’une lumière plus brillante clignotait. Un orifice apparut subitement dans la cloison, si inopinément que l’œil aurait presque manqué le coulissement du panneau qui le fermait, et un être différent s’encadra dans cette soudaine porte ou écoutille.
Si les hommes dragons et les mufles verruqueux pouvaient paraître étranges, celui-là était encore plus incongru, encore que, par de nombreux aspects, il donnât l’impression d’être plus cocasse que menaçant. Son vêtement était du même rouge sombre que celui des hommes dragons, mais d’un rouge uniforme, sans les manches et les jambes bleues, et un pendentif scintillant était accroché à son cou et ballottait sur sa poitrine. Il était aussi très petit : sa tête ne dépassait guère la poitrine de Sir George, et la partie visible de sa figure était recouverte d’une fourrure violette pelucheuse. Il marchait sur deux jambes comme les autres et avait deux bras, mais trois doigts seulement à chaque main ; chacune, cependant, était dotée d’un pouce supplémentaire à la place de l’auriculaire humain. Tout cela était déjà en soi suffisamment bizarroïde, mais, par-dessus le marché, son visage était encore plus grotesque qu’un masque de pantomime. Large et plat, il s’ornait de deux grandes bouches dépourvues de lèvres, l’une à l’aplomb de l’autre, sans aucun vestige de nez. Pire, il avait trois yeux noirs : un globe oculaire unique, très grand, dont la pupille restait invisible sur ce fond d’un noir d’obsidienne, et deux plus petits, de part et d’autre mais un peu plus bas que le premier. Et, comme pour couronner cette apparence burlesque, le sommet de sa large tête aplatie était coiffé de deux énormes oreilles de renard couvertes de la même fourrure violette.
Sir George le fixait, plus stupéfait encore qu’à la vue des mufles verruqueux et des hommes dragons. Il émanait au moins d’eux une espèce de vigilance constante, voire de menace, qu’il croyait comprendre, tandis que cette créature… ! Ç’aurait aussi bien pu être un démon qu’un bouffon du roi, et il hésitait entre sourire ou se signer.
« Qui est le chef de ce groupe ? »
La voix du bouffon/diablotin était délicate, presque aérienne, avec la tonalité claire et flûtée d’un enfant. Il s’exprimait en un anglais parfait, qui semblait sortir de sa bouche supérieure, encore que l’ouverture dépourvue de lèvres ne donnât pas l’impression d’être parfaitement synchronisée avec les paroles. En dépit de ce qui se passait, Sir George fut un instant tenté de sourire en l’entendant parler, car cette voix semblait mieux adaptée à un bouffon qu’à un démon. Mais la tentation fut aussi brève que ténue. Cette voix était totalement dénuée d’expressivité, pas plus, au demeurant, que le visage de l’étrange créature n’affichait d’expression, autant qu’il pût en juger jusque-là. Et c’était précisément là le problème… C’était un visage étranger, et Sir George en prit brutalement conscience lorsqu’il se rendit compte que, pour la première fois de sa vie, il était incapable d’appréhender le moindre indice des pensées, désirs et émotions de l’être qui s’adressait à lui.
« Moi, répondit-il au terme d’un long silence.
— Et… vous êtes ?
— Sir George Wincaster, baron de Wickworth, au service Sa Majesté Édouard III, roi d’Angleterre, d’Écosse, de Galles et de France. » Il y avait certes dans cette réplique une touche indéfectible d’orgueil et Sir George sentit d’autres échines se redresser autour de lui, mais…
« Vous êtes dans l’erreur, Sir George Wincaster, répondit la voix flûtée. Vous n’êtes plus au service d’aucun être humain. »
Sir George toisa le petit être, et une onde grondante parcourut les hommes qui se trouvaient derrière lui. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais le bouffon/diablotin poursuivit pratiquement sans interruption :
« Sans l’intervention de mon vaisseau et de mon équipage, vous auriez tous péri. Nous vous avons sauvés. En conséquence, vous êtes désormais notre propriété et nous pouvons faire de vous ce qui nous chante. » Un grognement à peine articulé, né autant de la peur que de la colère, s’éleva derrière Sir George, mais le bouffon/diablotin reprit imperturbablement de sa voix inexpressive : « Sans doute faudra-t-il un certain temps aux primitifs que vous êtes pour pleinement accepter ce changement de condition. Vous seriez néanmoins bien avisés de vous y habituer aussi vite que vous le permet votre grossier entendement.
— Nous y habituer… ! » s’exclama une voix furieuse, mais Sir George leva une main pour couper court à cet éclat de colère naissante.
« Nous sommes des Anglais… monsieur, répondit-il calmement. Et les Anglais n’appartiennent à personne.
— Il n’est jamais bien sage de me contrecarrer, Sir George Wincaster, affirma le bouffon/diablotin sans se départir de son calme inexpressif. En tant que groupe, vos camarades et vous sont, ou pourraient bien devenir, un atout précieux pour notre guilde. Aucun de vous, en revanche, n’est individuellement irremplaçable. »
Les mâchoires de Sir George se crispèrent. Il n’était pas habitué à ce qu’on le menaçât de front, surtout un avorton qu’il aurait pu briser sur sa cuisse. Il préféra néanmoins ravaler sa réplique. Derrière le bouffon/diablotin, les mufles verruqueux et les hommes dragons étaient la preuve flagrante de la puissance qui lui apportait son soutien. Pire encore, Sir George avait une conscience aiguë de la présence de son épouse et de son fils.
« Que ce soit sage ou pas, répondit-il au terme d’un autre long silence, c’est moi qui commande à ces hommes. À ce titre, il est de mon devoir de parler en leur nom. Nous vous sommes reconnaissants de nous avoir sauvés, mais…
— Je n’ai que faire de votre gratitude, le coupa le bouffon/diablotin. Ma guilde et moi-même ne voulons que votre obéissance. Nous exigerons de vous certains services… services que vous ne trouverez ni difficiles ni détestables, puisque ce sont les seuls pour lesquels vous êtes réellement entraînés ou qualifiés. »
La main de Sir George se referma de nouveau sur la poignée de son épée, mais le bouffon/diablotin ignora le geste, comme si la seule idée qu’on pût le menacer avec un objet aussi puéril qu’une épée lui semblait risible.
« Nous exigerons seulement que vous combattiez pour nous, poursuivit-il. Si vous acceptez, vous serez bien traités et récompensés. Votre vie sera prolongée au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer aujourd’hui, votre santé sera améliorée, vos… » Les trois yeux se focalisèrent sur un point derrière Sir George et le bouffon/diablotin donna l’impression de s’interrompre pour chercher un mot. Puis il continua sans changer de ton : « Vos femelles et vos jeunes seront soignés, et on vous autorisera à les retrouver.
— Si nous choisissons de ne pas combattre pour vous ? s’enquit platement Sir George.
— Alors on vous forcera à changer d’avis, répondit le bouffon/diablotin. Les analyses indiquent qu’une telle coercition ne devrait pas être très compliquée. Vous êtes, bien sûr, des primitifs appartenant à une société barbare et primitive, de sorte que les méthodes les plus simples et directes devraient se révéler les plus efficaces. Nous pourrions, par exemple, sélectionner au hasard cinq ou six de vos femelles et de vos jeunes et les exécuter. »
Une boule de glace se forma dans l’estomac de Sir George. La menace n’était sans doute pas inattendue, mais il avait compté sans l’inexpressivité, l’absence d’émotion et d’intérêt dans la voix flûtée, toutes choses qui exacerbaient sa peur. Il se contraignit à ne pas regarder Matilda et Edward par-dessus son épaule.
« Si ces mesures n’étaient pas suffisantes, il en existe d’autres, bien entendu, reprit le bouffon/diablotin. Si toutes échouaient, nous pourrions alors procéder à un effacement total de la personnalité et vous reprogrammer, mais l’opération exigerait sans doute un laps de temps excessif. D’autant qu’elle ne servirait probablement à rien. Il serait beaucoup moins coûteux et plus efficace de disposer de vous tous pour aller recueillir une autre force de combattants. Après tout, un groupe de barbares en vaut un autre.
— Mais ces barbares-ci sont armés, messire ! » aboya une autre voix.
La tête de Sir George pivota brusquement, et une certitude quant à ce qui allait suivre le frappa au cœur comme un coup de poignard. Sir John Denmore avait à peine vingt ans, il était jeune et c’était une tête brûlée, imbue de plus que son comptant d’arrogance ; il avait ponctué sa féroce déclaration de l’éclair brillant d’une lame mise à nue. Son épée scintillait à la lueur de ces lumières surnaturellement vives, et il bondit en avant pour porter un coup vicieux.
« Dieu et saint G… ! »
Il n’acheva pas son cri de guerre. Son épée fondit sur le bouffon/diablotin, mais ce dernier ne bougea même pas. Il se contenta de rester debout à sa place, d’observer la scène avec la même étrange absence d’expression, et le cri du jeune chevalier mourut dans sa gorge, de pure stupéfaction, quand son épée se heurta à une sorte de barrière invisible, pareille à un mur d’air. Elle lui vola des mains et il la regarda avec incrédulité, la bouche béante, s’éloigner de lui en culbutant sur elle-même. Puis il se secoua, grogna et s’empara de sa dague.
« Arrêtez ! hurla Sir George. Rengai… »
Mais il était trop tard. Cette fois, le bouffon/diablotin fit un petit geste ; Sir John émit un gargouillis et pila net. Ses yeux lui sortirent de la tête, son expression passa de la fureur sans mélange à la pure panique, mais il ne parvint même pas à ouvrir la bouche. Il était comme pris dans une toile d’araignée géante invisible, complètement impuissant, la dague à moitié tirée du fourreau ; le bouffon/diablotin regarda Sir George.
« Vous pouvez vous féliciter d’avoir tenté de l’arrêter au lieu de participer à son geste stupide, informa-t-il le baron. Mais je constate que vous êtes bel et bien des primitifs et qu’il faut donc vous fournir des preuves de votre condition présente. Très bien, je vais vous en donner.
— C’est inut… commença Sir George.
— C’est moi qui décide de ce qui est utile », le coupa le bouffon/diablotin de sa voix flûtée, en tendant une main à deux pouces vers le plus proche des hommes dragons. Les étranges yeux couleur de mercure de ce dernier croisèrent brièvement ceux de Sir George, puis il porta la main à sa ceinture, tira d’un fourreau un bizarre appareil et tendit l’objet au bouffon/diablotin ; le petit être régla un bouton sur le flanc de l’appareil.
« Vous vous imaginez être armés, Sir George Wincaster. Vos épées et vos arcs ne représentent pas une menace pour moi ni aucun des membres de mon équipage. Nos propres armes, en revanche… »
Il brandit presque distraitement l’appareil dans la direction de Sir John, et Sir George poussa un cri horrifié. Il ne put pas s’en empêcher et n’en éprouva, ni sur le moment ni plus tard, la honte qu’il aurait sans doute dû ressentir. Pas même quand le terrible faisceau de lumière, tel un éclair de foudre soumis à la volonté du bouffon/diablotin, jaillit en crépitant de l’appareil et se brisa sur la poitrine de Sir John.
Son contact était mortel… mais pas seulement mortel. La cage thoracique du jeune homme explosa comme de l’intérieur, avec son cœur et ses poumons. Un immonde déluge de sang et de tissus déchiquetés s’abattit sur ceux qui l’entouraient et une puanteur de viande grillée se répandit dans l’atmosphère, tandis que des hommes qui avaient été témoins des pires atrocités de la guerre reculaient avec des cris d’horreur. Mais le pire (Sir George ne s’en rendit compte que plus tard), ce fut le silence de la victime. Quand fut brandie l’arme infernale et alors même que son visage changeait d’expression – passant d’abord par la terreur puis par la souffrance –, le jeune chevalier ne laissa pas échapper un seul cri. Il resta figé, pétrifié, plus impuissant qu’un agneau devant le boucher, pendant que le bouffon/diablotin l’éventrait calmement.
Même mort, il ne lui fut pas permis de tomber. Le corps de Sir John resta debout, le visage convulsé, déformé par le rictus de la mort, tandis que le sang ruisselait de sa cage thoracique éclatée pour venir former une flaque à ses pieds.
Si la preuve n’avait pas déjà été administrée qu’il était impossible de toucher la créature, Sir George l’aurait sans doute assaillie lui-même, à mains nues si besoin. Mais il en avait eu la démonstration… et il avait des responsabilités, un devoir à honorer ; sa femme et son fils se tenaient derrière lui. De sorte qu’il prit une décision bien plus difficile que de se lancer dans une attaque perdue d’avance.
Il se contraignit à rester immobile, sans rien faire, alors que le sang d’un homme qui avait été sous ses ordres dégoulinait sur son visage.
Son exemple, sa seule immobilité calmèrent la poignée de ceux qui auraient sans doute réagi violemment, et le bouffon/diablotin les observa longuement dans un silence mortel. Puis il tendit la main et, sans jamais détacher de Sir George le regard de ses trois yeux, rendit le lanceur de foudre à l’homme dragon.
« Je suis persuadé que cette leçon n’échappera pas à vos guerriers, Sir George Wincaster, gazouilla-t-il. Ni à vous, par le fait. Vous pouvez sans doute parler en leur nom et les mener au combat, mais vous n’êtes plus leur commandant. C’est moi. À moins, bien sûr, que quelqu’un ne souhaite me disputer ce rôle. »
Il fit un geste et le corps mutilé de celui qui, un instant plus tôt, était encore un arrogant jeune chevalier s’abattit sur le plancher métallique comme un quartier de bœuf.